Kivu : le souci de défendre la terre de nos ancêtres
Omari Sanja, 18/12/09, Mouvement Kivutien.
Il arrive plus souvent qu’on ressente clairement les choses sans qu’on soit capable de les démontrer. C’est en cela que je doute de l’affirmation qui veut que « tout ce qui se conçoit bien s’énonce clairement… »
Je voulais dire que, par instinct, je sens que le gouvernement Congolais, dont la tête embrouillée se trouve à Kinshasa, n’est pas en mesure de gérer une guerre. Il n’est même pas capable de gérer la paix. Une guerre est quelque chose de si complexe, elle exige une organisation si élaborée que, dans certains pays en période des troubles, comme ce fut le cas en Angola, on doit nommer un ministre de la guerre. Un gouvernement incapable d’assurer le bon fonctionnement de sa fonction publique, de payer ses fonctionnaires, de mener ses projets à terme, un gouvernement dont les membres sont préoccupés par leurs intérêts immédiats et ne pensent pas à payer ses soi-disant soldats, un tel gouvernement ne peut pas mener une guerre. La preuve est là…
Cela me donne de croire qu’advenant une séparation du Kivu, Kinshasa ne représentera pas de danger sérieux. Ce n’est pas avec ce ramassis des généraux inaptes que le Congo pourra s’aventurer contre des combattants disciplinées et motivés par le souci de défendre la terre de leurs ancêtres. On a vu comment la résistance spontanée des Kivutiens a fait échec à l’expansionnisme rwandais, sans l’aide d’aucun gouvernement. Évidemment, aujourd’hui, la résistance kivutienne est essoufflée par MANQUE D’ENCADREMENT POLITIQUE.
Le seul front qu’on pourrait redouter est celui du Rwanda. Mais là encore, mon instinct me dit que face à un Grand-Kivu qui se prend en charge, le Rwanda réfléchira bien avant d’ouvrir les hostilités. Kigali sait très bien que s’il peut s’aventurer au Kivu sans crainte de riposte, c’est parce que ce territoire dépend, pour sa défense, d’une bande de fainéants qui s’amusent dans la bière, la musique et le sexe, à Kinshasa. Quel que soit son besoin d’espace vital, le Rwanda n’attaque jamais un pays organisé. Il n’a pas attaqué la Tanzanie, qui abrite, elle aussi, une grande population d’expression rwandaise. Son armée ne peut même pas oser poser ses bottes sur le Burundi…
Kigali est conscient de ce dont les Kivutiens sont capables en termes d’organisation. Il sait qu’un Grand-Kivu autonome n’a rien à voir avec ce Congo dont tout le monde rie. On se demandera alors si le gouvernement rwandais laisserait le temps aux Kivutiens de s’organiser en un État fort.
Tout dépend de la manière dont les stratèges kivutiens s’y prendront. Tant que la lutte pour l’autonomie ne revêtira pas le caractère d’une guerre contre le Rwanda, tant qu’on ne donnera pas l’impression de venir remettre en question les contrats signés à la hâte, tant qu’on ne fera pas alliance avec les rebelles rwandais qui menacent le régime de chez eux, le Rwanda et le monde pourraient nous laisser faire. Ici, LA DIPLOMATIE DOIT JOUER TRÈS HABILEMENT ET ACTIVEMENT.
Je n’ai jamais cru que les Tutsi sont une espèce dotée d’un cerveau extraordinaire, qu’ils sont des génies stratèges qui ne se trompent point. Je crois simplement qu’ils ont eu affaire à un État qui avait cessé d’exister depuis des années. S’ils étaient aussi braves, aussi prodigieux que l’on veut nous faire croire, pourquoi n’ont-ils jamais osé leur aventure ailleurs ? C’est simplement des charognards qui se sont abattus sur une proie moribonde : le Zaïre de Mobutu, ensuite le Congo de deux Kabila. L’armée rwandaise ne s’est jamais mesurée avec une armée sérieuse; de simples paysans équipées de lances et de bâtons ont ralenti leur expansion.
Il suffit donc de jouer juste pour contourner la vigilance rwandaise.
Il ne reste que la reconnaissance internationale. Cher frère, tu seras peut-être surpris de m’entendre dire que nous ne sommes victimes d’aucun complot. C’est notre vulnérabilité qui nous attire le malheur. Si nous nous mettons debout et au travail, le monde constatera que nous sommes devenus des interlocuteurs à prendre au sérieux. En 1998, le ministre canadien des affaires étrangères de l’époque nous a répondu, alors que nous lui parlions de l’invasion rwandaise au Congo : « Je suis au courant de ce qui se passe chez-vous. C’est regrettable, mais je ne peux pas me battre à votre place. Si le Congo perd sa souveraineté aux mains du Rwanda, le monde ne fera que constater le fait. » Cette réponse m’a beaucoup édifié.
Le monde n’appui jamais « des opérations de survie ». Ce n’est pas en se retranchantdans les grottes d’Ubwari ou dans la forêt de Mwenga, par exemple, qu’on pourrait s’attirer la sympathie de la communauté internationale. Mais, un mouvement qui prendrait la ville de Bukavu, puis d’Uvira, puis de Goma, en quelques jours, un tel mouvement rencontrerait une oreille attentive au monde. Dès que les grandes agglomérations du Grand-Kivu tombent sous le contrôle du mouvement autonomiste,que des institutions solides y sont mises en place et qu’on commence à y voir un réel changement en termes de bien-être de la population et de sécurité des personnes et des biens, la communauté internationale ne fera que constater le fait accompli.
Le Somaliland est un exemple qui m’inspire beaucoup. Si ce territoire s’était accroché à l’idée d’une grande Somalie, sa population serait en train de souffrir le même martyre que celui du reste des Somaliens. Mais aujourd’hui, même sans la reconnaissance de l’ONU, le Somaliland est devenu un pays que beaucoup d’Africains envieraient : stable, prospère; un pays presque désertique mais qui exporte de la viande de mouton; ses universités construites à même la contribution de la diaspora n’ont rien à voir avec les poubelles du Congo; un pays dont la démocratie et la gouvernance devraient, selon Jimmy Carter, inspirerbeaucoup d’Africains.
Tu as demandé mon avis sur l’affirmation selon laquelle Joseph Kabila serait le pion des Tutsi. Je te surprendrais encore en te disant qu’à mon avis il ne l’est pas. Seulement, à cause de sa faiblesse, son incompétence, son manque de vision, il fait l’affaire des Rwandais. Kigali veut un roi fainéant à la tête du Congo. Mais là encore, je ne vois pas en lui un leader qui pourrait arrêter une armée kivutienne disciplinée, motivée et commandée par des hommes et des femmes intelligents et intègres.
Nous n’avons donc à craindre ni Kinshasa, niKigali, ni la Communauté international. Nous ne devons craindre que notre propre peur et nos hésitations. C’est pour cela que j’ai dit que les Kivutiens craignent de se prendre en charge, croyant que sans Kinshasa ils seraient vulnérables, alors que c’est tout le contraire.